La numérisation des polycopiés de Jean Carbonnier

L’exposition virtuelle, mise en ligne à la veille du colloque, offre également un accès à treize polycopiés de cours du doyen Carbonnier professés entre 1958 et 1974, portant sur la sociologie juridique ou le droit civil12. Ces documents ont été numérisés par la bibliothèque, à partir de ses propres fonds, mais également de dons effectués par le professeur François Terré, président de l’Académie des Sciences morales et politiques et ancien collaborateur de Jean Carbonnier.

La mission numérisation de la bibliothèque, en collaboration avec le département informatique et la webmestre, a effectué un important travail de numérisation en mode texte, avec une relecture intégrale. Ces documents numérisés offrent une valeur ajoutée considérable par rapport aux documents papier : une plate-forme de recherche a été élaborée par l’ingénieur informatique de la bibliothèque ; des sommaires dynamiques ont également été créés. Tout ce travail a été effectué en un temps record, afin que l’accès aux cours polycopiés numérisés soit effectif avant la mise en ligne de l’exposition virtuelle et le début du colloque.

La correction intégrale des Optical Recognition Characters (OCR) a été guidée par le souci de permettre le meilleur accès aux informations contenues dans le texte, en quelque sorte, malgré le texte lui-même. C’est ainsi que, contrairement aux usages de l’édition savante, la graphie originale des polycopiés, édités à partir des notes prises par un étudiant pendant les cours de Jean Carbonnier, a parfois dû être rectifiée dans le corps même du texte : le nom de Claude Lévi-Strauss, écrit avec un y dans les originaux, a retrouvé son orthographe correcte, et l’écrivain latin « Olugel » est redevenu Aulu-Gelle en mode texte.

Depuis lors, l’interface de recherche a été progressivement améliorée pour mieux répondre aux besoins des chercheurs. Dans son état actuel, elle comprend trois onglets qui permettent des accès différenciés au texte, soit en croisant les recherches sur les métadonnées, la table des matières et le plein texte13, soit en favorisant la sérendipité grâce à une navigation par listes d’auteurs ou de titres, ou encore à travers un thésaurus spécialement conçu pour la bibliothèque numérique14. Dans un souci de médiation, des exemples de recherches ont été ajoutés sur l’écran d’accueil15. La prochaine étape sera la mise en place d’une visionneuse, qui permettra d’accéder à une page précise sans télécharger tout le document.

Cette première opération de numérisation, portant sur treize polycopiés représentant environ 3 000 pages, a permis à la bibliothèque de tester, en grandeur réelle, la chaîne de numérisation qu’elle mettait en place pour son propre programme. La correction intégrale des OCR, justifiée par les difficultés de lecture des documents originaux, a constitué un défi qu’il ne serait pas raisonnable de renouveler sur d’autres projets. En revanche, toutes les procédures mises en place pour ce programme, réalisé intégralement en interne grâce à la présence d’une équipe informatique aux compétences rares et complémentaires, ont été reprises et enrichies progressivement sur d’autres corpus.

Vers une politique documentaire scientifique en BU

Ce projet ambitieux, articulant publication, colloque, exposition virtuelle et mise à disposition de documents numérisés autour de la figure de Jean Carbonnier, a constitué une belle réussite. Loin de s’opposer, l’écrit, l’oral et le numérique ont été utilisés de manière complémentaire et en interaction permanente. Cette réalisation augure de ce que pourrait être la politique scientifique d'une bibliothèque interuniversitaire, allant au-delà de la simple fourniture de documents pour intervenir, à la demande d’équipes de recherche, comme partenaire à part entière. D’autres manifestations de ce type pourraient être développées par la suite. L’organisation d’un colloque et d’une exposition virtuelle associée reste un évènement exceptionnel, mais il est tout à fait envisageable d’organiser en alternance un colloque (ou une journée d’études un peu plus modeste) et la mise en œuvre d’une exposition virtuelle.

La mise en ligne des cours polycopiés a constitué la première véritable opération de numérisation en interne à Cujas. La politique de numérisation de la bibliothèque s’est par la suite poursuivie. Sa bibliothèque numérique16 compte actuellement 230 documents, intégrant des volumes du fonds ancien et d’autres projets collaboratifs avec des chercheurs17. La bibliothèque s’est associée à la BnF pour mener à bien un programme concerté de numérisation en sciences juridiques. Le projet s’est traduit par un appel à initiatives pour la numérisation en sciences juridiques, lancé en juin 201018, et renouvelé en décembre 2011. À terme, c’est un large réseau de bibliothèques numériques juridiques interopérables au plan national qui sera ainsi mis en place. À plus brève échéance, la réinformatisation de la bibliothèque devrait lui permettre d’offrir à ses utilisateurs un accès aux nouvelles techniques de médiation offertes par le Web 2.0, en association étroite avec les enseignants-chercheurs, au bénéfice de leurs équipes de recherche et de leurs étudiants.

Notes
1.
Professeur à l'université de Poitiers de 1937 à 1955, puis à la faculté de droit de Paris jusqu'en 1976, le doyen Carbonnier est l'auteur d'un considérable traité de Droit civil (PUF, rééd. 2004) qui fait toujours référence en la matière. Il a été l'inspirateur, dans les décennies 1960 et 1970, de nombreuses réformes du droit de la famille, notamment celles du divorce et de l’autorité parentale, dont il a rédigé les avant-projets. De culture et de religion protestantes, il a promu la sociologie juridique comme approche complémentaire et utile à la compréhension du droit.
2.
Catherine Labrusse-Riou, professeur émérite de droit privé à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Olivier Abel, professeur de philosophie éthique à la faculté libre de théologie protestante de Paris ; Pierre Catala, professeur émérite à l’université Paris 2 Panthéon-Assas ; Jacques Commaille, professeur de sociologie politique à l’École normale supérieure de Cachan ; Antoine Garapon, magistrat, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice ; Georges Garioud, directeur de recherche au CNRS, directeur adjoint de la Mission de recherche droit et justice ; Jacques Massip, conseiller doyen honoraire à la Cour de cassation ;. Jacques Poumarède, professeur d’histoire du droit à l’université Toulouse 1 Capitole ; Denis Salas, magistrat, secrétaire général de l'Association française pour l'histoire de la justice.
3.
Une journée d’étude préparée par Denis Salas sur « Jean Carbonnier et la justice » a eu lieu le 10 octobre à l’École Nationale de la Magistrature, en collaboration avec l’Association Française d’Histoire de la Justice. Le Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit (CHAD) de l’université Paris Ouest Nanterre La Défense a organisé pour sa part un colloque sur « Jean Carbonnier (1908-2003) : le droit, les sciences humaines, sociales et religieuses » les 7 et 8 novembre.
8.
Ces extraits ont été sélectionnés à partir du CD Les grands juristes contemporains édité par le Laboratoire de droit économique francophone (LADEF) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, de l’émission radiophonique Le bien commun sur France Culture (entretien de Jean Carbonnier avec Olivier Abel et Antoine Garapon), et de l’émission télévisée Présence protestante (France 2) consacrée à « Jean Carbonnier, portrait-entretien : le droit au non droit » (entretien avec Olivier Abel, film réalisé par Claude Vajda).
10.
«  L’extrême justice est injustice »,  Cicéron, De officiis, I, 10, 33.
16.
Bibliothèque numérique de la BIU Cujas : < http://cujasweb.univ-paris1.fr/search >.
17.
Projet « Droit politique » porté par l’Institut Michel Villey (Paris 2) et l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, et subventionné par l’Agence nationale de la recherche.
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