Les objets de la médiation

Le premier réflexe d’un bibliothécaire est de vouloir faire découvrir des éléments de la collection qu’il gère. Réflexe bien normal, dans la mesure où le bibliothécaire connaît bien cette collection, et qui pourtant impose de prendre un certain recul lorsqu’on utilise le vecteur d’Internet :

  • le public visé est, rappelons-le, un public qui fréquente peu intensivement les bibliothèques et qui réside éventuellement loin de la bibliothèque ;
  • chaque titre d’une collection n’existe qu’en un faible nombre d’exemplaires : sauf à générer de la frustration, l’objet de la médiation doit pouvoir être accessible ailleurs qu’à la bibliothèque ;
  • les ressources électroniques, dont le bruit Internet, sont immensément plus abondantes que les collections de la plupart des bibliothèques, et sont un appoint majeur dans la médiation d’information ;
  • enfin, la collection n’a pas de réalité tangible sur le Web : assortiment d’objets matériels précisément localisés, son épaisseur s’efface dans le monde numérique au profit des ressources spécifiquement électroniques (sur Internet, on voit Gallica, pas les collections de la BnF) ; ce constat ne minore pas l’intérêt de la collection, mais son utilisation dans un service en ligne universel.

Il a donc été entendu dès le début de Points d’actu ! que les titres faisant l’objet de Nouvelles sélections ne trouvaient pas leur légitimité par les collections de la BmL, et que les critiques apportées pouvaient également être comprises comme des recommandations d’achat (bref, le choix des bibliothécaires aux côtés du choix des libraires). Parallèlement, dans les Points sur l’actualité, il a été prêté une grande attention à la dimension webographique des recensements critiques opérés sur une question.

Par conséquent également, Points d’actu ! a été posé en service inscrit dans l’espace de circulation du Web, et non comme un pseudopode numérique d’une BmL contrainte par ses ressources et son accessibilité. C’est pourquoi le magazine a reçu un nom de domaine autonome < www.pointsdactu.org > et n’a pas été pensé comme une extension du site Web de la BmL. De plus, dans le contenu même des actualités traitées, les bibliothécaires veillent à ne pas se poser en chambre d’écho du programme culturel de la bibliothèque, sauf bien sûr si ce programme s’inscrit lui-même dans une actualité médiatique.

La contextualisation

Si la sélection de titres dans les Nouvelles sélections pose peu de problèmes, guidée par le goût expert de bibliothécaires souhaitant orienter le projecteur sur un titre soit innovant soit passionnant, il en est tout autrement pour la rédaction d’articles voulant donner « des repères pour comprendre l’actualité ». L’actualité lyonnaise et rhônalpine, la connaissance fine des labels de musique ou le théâtre vivant sont des domaines ou la BmL excelle et où ses articles sont bien référencés. Néanmoins, la BmL ne peut revendiquer une excellence universelle, et il faut alors aborder l’actualité en suivant quelques règles.

Première règle, jouer sur la temporalité de Points d’actu ! : les bibliothécaires, n’étant pas à la source de l’actualité, ne peuvent pas faire de scoops et sont dans une position de réaction. En outre, la durée de construction et de rédaction d’un article interdit l’actualité fugace de la rumeur médiatique. L’actualité concernée doit donc revêtir une certaine épaisseur et durée, voire dans certains cas un caractère relativement prévisible : les bibliothécaires ont découvert les joies des « marronniers » avec les fêtes de fin d’année, les élections municipales, la rentrée scolaire…

Deuxième règle, mettre en perspective l’actualité étudiée : une simple compilation des sources actuelles ne serait qu’une mauvaise copie de Google Actualités. Pour éviter le piège de la synchronie, il faut dégager ce qui, dans la contemporanéité d’une actualité, donne de l’épaisseur et de la signification. De ce point de vue, les bibliothèques sont particulièrement bien placées, qui brassent la mémoire documentaire de la société, et il est assez facile par exemple de partir d’une alerte épidémique pour évoquer la récurrence historique des grandes peurs, ou de prendre prétexte de la crise économique de 2008 pour convoquer des soubresauts économiques plus anciens.

Troisième règle, faire preuve d’une originalité dans le choix du point de vue : comment éviter de se perdre dans le flot des productions électroniques qui alimentent le Web ? C’est là que niche le réel talent de nombre de bibliothécaires, attentifs à surprendre pour mieux séduire. Et les sujets originaux ne manquent pas, tous s’appuyant sur une actualité : c’est la saison du festival de Cannes ? Le département Arts et loisirs propose « les oubliés de Cannes », florilège subjectif et rétrospectif de films présentés à Cannes et n’ayant remporté aucun prix. Le monde résonne des retombées de la catastrophe nucléaire de Fukushima ? Le département Langues et littératures propose un panorama des « romans de la catastrophe » etc.

La problématique du médiateur

La mise en œuvre de Points d’actu ! suppose une organisation du travail :

  • un calendrier est établi pour réguler et cadencer la parution de nouveaux articles ;
  • au sein de chaque département, les organisations varient : chez certains, ce sont toujours les mêmes personnes qui élaborent les articles, chez d’autres, plus nombreux est fixé un tour de rôle hebdomadaire. La durée d’élaboration d’un article est extrêmement variable, allant de quelques heures pour une Nouvelle sélection à plusieurs semaines pour certains dossiers très documentés portant sur Lyon et Rhône-Alpes ;
  • le responsable de chaque service doit veiller quotidiennement sur la page d’administration du site, qui signale les articles en cours de rédaction et les articles finalisés en attente de publication ;
  • un coordinateur veillait également à une seconde relecture dès la mise en ligne, afin de traquer les dernières erreurs, et assurait la diffusion des articles par le microréférencement : signaler un nouvel article par un message-type personnalisé adressé à des sites ou blogs intéressés par la question (ce qui permet souvent de voir l’article lié sur des sites très divers) voire rédaction d’un ajout sur un article de Wikipedia lorsque le Point sur l’actualité ou le Dossier Repère est suffisamment consistant.

Il arrive que plusieurs départements se concertent pour écrire à deux mains un article ou, parfois, plusieurs articles pour accompagner, chacun à sa manière, un événement particulièrement médiatique. Par exemple, le Mondial de foot de 2006 donna l’occasion de publier des articles aussi divers que « Rock et foot », « la physique du penalty » ou « quand le foot façonne le monde ».

Qui signe ? Le choix a été fait de ne pas personnaliser intégralement la publication. Chaque article est signé du nom du ou des départements rédacteurs, dont le responsable peut être joint par courrier électronique.

Et le lecteur ? La lourde charge d’une modération vigilante sur des commentaires parfois hystériques ou nauséeux (voyez nombre de blogs ou de forums) a fait renoncer à ceux-ci pour les Points sur l’actualité. En revanche, les lecteurs des Nouvelles sélections peuvent ajouter leur commentaire : mais au bout de cinq ans, force est de constater la faible participation du public sur le site.

La forme de la médiation

Points d’actu ! est rubriqué à la façon d’un magazine. Les rubriques ne sont volontairement pas un décalque de l’organisation de la BmL, mais s’inscrivent – pour les Points sur l’actualité - dans le droit fil des magazines d’actualité : Monde, Société, Sciences et santé, Culture, Lyon et Rhône-Alpes. Restait aux bibliothécaires à se couler dans ce moule. Écrire, ce n’est pas simple, mais écrire sur le Web ajoute à la difficulté. Outre des qualités de plume, il faut tenir compte de quelques contraintes éditoriales :

  • l’agrément de la lecture suppose des illustrations. Si cela n’est pas trop difficile lorsqu’il s’agit de présenter la jaquette d’un ouvrage ou d’un disque (la captation restant largement tolérée dans la mesure où le document est signalé), c’est plus délicat lorsqu’il faut trouver des images qui soient à la fois libres de droit et libres d’usage. Un recensement de sites-clés est proposé aux rédacteurs, ainsi que des modes d’emploi pour redimensionner des images et intégrer de la musique ou de la vidéo ;
  • la lecture sur le Web suppose la navigation : à l’exception des sources primaires (qui se suffisent à elles-mêmes), tout document sur Internet doit permettre le rebond et la navigation dans ce même Internet. On ne peut se contenter de liens sur des notices de catalogue, et il faut suggérer des pistes pour poursuivre sa promenade instructive. La règle des liens s’applique également aux Nouvelles sélections : renvoi sur d’autres critiques, sur le site de l’auteur, etc. Un script informatique permet de générer un signe visible qui distingue le lien sur le catalogue du lien vers Internet ;
  • les différents types d’articles (Points sur l’actualité, Nouvelles sélections, etc.) sont cadrés par des feuilles de style très précises. Dans une première époque, la structuration éditoriale des Points sur l’actualité était très importante et s’est avérée très contraignante. Cette contrainte, utile pour prendre le rythme d’une rédaction homogène, a été allégée une fois acquis les réflexes de rédaction. Par ailleurs, l’importance des Dossiers Repère a obligé à inventer une organisation en chapitres rédigés de façon distincte ;
  • si l’article n’est pas court, il est essentiel de le structurer, avec chapeau, sommaire et ancres de chapitrage, documents joints, etc.

Au-delà de tutoriels rassemblés dans l’intranet de la bibliothèque, de nombreux ateliers, organisés avec la complicité active des animateurs numériques de la BmL, ont permis et permettent encore chaque été aux bibliothécaires d’améliorer leurs compétences dans ces domaines.

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