De nouveaux défis pour le secteur patrimonial ?

Nous pouvons relever une logique participative au cœur des médiations numériques muséales. Cependant, il ne suffit pas de mobiliser les innovations numériques des institutions, mais de prendre en compte les significations et motivations d’usages. Celles-ci peuvent être analysées grâce à des enquêtes en ligne, des études de contenus produits par les publics et de leur circulation8. Entre séduction, talent et réticences, les musées élaborent des médiations prises entre la temporalité des expressions et actions des internautes, et la temporalité de la validation scientifique. Lorsque les contributions s’intègrent dans l’espace du musée, l’autorité du musée est quelque peu partagée et une fragmentation de la diffusion du patrimoine s’instaure. Le musée est de moins en moins seul à l’origine de la circulation des contenus muséaux, servant sa réputation sur les réseaux. L’objectif principal pour le musée reste donc la diffusion du patrimoine, auprès d’un public à élargir, dans le cadre d’une (difficile) démocratisation culturelle9. Les musées veulent garder le privilège de désigner les savoirs, par le biais de formes renouvelées des médiations.

Il semble dès lors essentiel pour l’institution patrimoniale de concevoir des médiations entre ouverture et fermeture. Le mouvement d’ouverture offre une entrée vers les contenus, tout en gardant opaques les technologies retenues et les savoir-faire professionnels telles que l’indexation et la structuration des données. Les publics, dont les interprétations sont erronées et inventives, sont maintenus à l’écart par la double sophistication technique et scientifique. Le Web sémantique10, prôné capable de prendre en charge (par le paradigme du calcul) le sens et les interprétations humaines, permet au secteur muséal de conserver ses prérogatives. Pour autant, les professionnels des musées continuent d’être animés par le désir du partage des savoirs grâce à de nouvelles médiations pour diversifier les modalités d’étude et de délectation des ressources11.

Les usages ambivalents des médiations numériques conduisent les institutions à mettre en place des actions qui associent structuration de leurs données sur l’Internet et médiations innovantes pour accueillir les internautes sur le mode du participatif-contributif. Deux projets émergent, l’un visant à verrouiller pour protéger et l’autre à ouvrir pour répondre à des attentes (encore mal cernées) d’interventions sur les contenus de la part des publics. Ces deux projets rejoignent le processus d’une rationalisation des usages de l’Internet, selon une démarche diffusionniste. Les institutions patrimoniales semblent néanmoins prêtes à les mettre en débat pour composer avec l’ambivalence des usages des technologies numériques tant des médiateurs que des publics.

Notes
1.
Jean Caune, La démocratisation culturelle. Une médiation à bout de souffle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2006, collection Art culture publics, p. 17, p. 134.
2.
Fabrice Forest, Nathalie Candito et Elisabeth Shimells, « L’introduction des RFID dans les musées. Expérimentation de l’intelligence ambiante dans les dispositifs de médiation », in Les Cahiers du musée des Confluences, volume 2 L’Expérimentation, Revue thématique Sciences et Sociétés du musée des Confluences, Rhône Le Département, décembre 2008, pp. 85-100.
3.
« Analyse des usages de l’iPad et de la Muséotouch », 2011, Anne Gagnebien, Cecilia Jauniau, Ilaria Valoti, Geneviève Vidal, LabSic, Rapport d’étude pour le musée des Confluences, service développement et stratégie, Nathalie Candito, [en ligne] : < http://reseau.erasme.org/Evaluation-Ipad-au-musee-et. >. Étude qualitative réalisée du 4 mars au 15 avril 2011, des usages d’une table interactive « Muséotouch » et d’une tablette iPad. Une carte RFID a pu être utilisée soit comme dispositif dans l’environnement du jeu des métiers via l’iPad, soit en complément de la table Muséotouch. Le parcours-jeu avec l’iPad prévoit des usages à deux niveaux : la recherche d’objets exposés à badger avec la carte RFID et le déroulement du jeu avec les métiers du musée. Si la table Muséotouch est proposée en libre accès aux visiteurs, l’iPad et la carte RFID sont distribués à l’accueil de l’exposition. Les deux dispositifs étaient insérés dans l’exposition Le musée des Confluences dévoile ses réserves du musée des Confluences, présentée au musée gallo-romain de Fourvière du 16 décembre 2010 au 8 mai 2011.
4.
Par exemple Museomix  < http://www.museomix.com/ >. Le Brooklyn Museum expérimente la co-conception d’expositions avec ses publics depuis plusieurs années : < http://www.brooklynmuseum.org/community/ >.
5.
Françoise Massit-Folléa, « Usages et gouvernance de l’Internet : pour une convergence socio-politique », in Geneviève Vidal (dir.), La sociologie des usages : continuités et transformations. London, Hermes Science Publishing, 2012.
6.
Les wikis ne semblent pas faire l’objet d’une appropriation de la part des musées, bien que le modèle wikipedia ne soit pas exclu des projets des musées, tel que <  http://fr.vikidia.org/wiki/Mus%C3%A9e_du_Louvre  >.
7.
Geneviève Vidal, « Le web 3.0, pour en finir avec le web 2.0 ? », Documentation et bibliothèques, vol. 55, n° 4, octobre-décembre 2009, pp. 201-207.
8.
Geneviève Vidal, Gaëlle Crenn, « Les musées et le Web 2.0 : approches méthodologiques pour l’analyse des usages », in Florence Millerand, Serge Proulx et Julien Rueff (dir.), Web social : mutation de la communication, Québec, Presses de l'université du Québec, 2010, pp. 145-158.
9.
Jean Caune, op. cit.
11.
Geneviève Vidal, « Des sites ressources à la tentation contributive », in Fabrice Papy (coord.), Évolutions sociotechniques des bibliothèques numériques, Traité des sciences et techniques de l'information, Paris, Hermes Science Publication, 2010, pp. 61-83.

 

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