Étude d’usages en milieu muséal : atouts et limites des médiations numériques

La récente évaluation d’usages3 d’une tablette mobile, dotée d’un scénario de parcours d’une exposition, pour découvrir les métiers du musée, et d’une table multitouche, pour explorer la collection du musée, permet de cerner l’engouement pour ce type de médiations. Celles-ci provoquent des plaisirs relatifs aux interactions au sein des groupes constitués et aux technologies interactives et tactiles. Les utilisateurs s’écartent assez peu des prescriptions du scénario, bien qu’ils contournent les vidéos, estimées trop longues, et qu’ils ressentent un décalage entre les contenus sur les métiers et les objets exposés, à badger avec une carte RFID en se repérant avec un plan visible sur la tablette. Mais la difficulté à s'approprier ce plan entraîne de fatigants allers retours dans l’exposition. Par ailleurs, les visiteurs expriment le besoin de trouver des informations complémentaires sur les objets exposés, rejoignant le principe de la réalité augmentée, tout comme nous l’avons relevé avec les usages de la table interactive.

Doté d’une culture numérique, le public jeune fait preuve d’une aisance pour retrouver des images des objets tagués sur l’écran tactile de la table. Comme les adolescents et les adultes, les préadolescents s’emparent d’échelles – temps et continents – proposées pour consulter le fonds numérisé. Les co-consultations (essentiellement de groupes déjà formés) de la table s’inscrivent dans le cadre d’une culture muséale et scientifique. Amateurs de sciences, adultes et enfants souhaitent apprendre, fréquemment discuter des objets découverts durant la visite, mais aussi vivre une nouvelle expérience par le truchement de la médiation tactile. Dès lors, les utilisateurs de la table tactile accèdent au patrimoine et à l’innovation, en se sentant partenaires de l’institution culturelle. Mais, ces premiers usages présentent aussi des limites. Grâce à la carte RFID, les utilisateurs pensent soit retrouver les objets tagués durant le jeu avec la tablette sur la table, soit attendent des contenus de la table vers la tablette. De plus, les allers-retours entre la table et l’exposition pour taguer des objets, suggérant un environnement interconnecté (exposition et dispositifs), ne sont pas appréciés par les utilisateurs, qui souhaitent poursuivre de façon intuitive leur exploration des collections numérisées du musée. Bien que revendiqué, l’intuitif, renforcé par l’ergonomie tactile, autrement dit sans passer par un accompagnement ou un apprentissage pour utiliser la table tactile, peut faire l’objet d’un accueil ambivalent, quand des usagers désirent des repères puisés dans leur culture informatique, Internet et documentaire, avec des modalités de recherche par rubrique, de classement et d’indexation des ressources numérisées. Les usages de la table interactive donnent par ailleurs lieu à une confusion entre collection et patrimoine, puisque plusieurs utilisateurs oublient le fonds du musée, sans doute aveuglés par une représentation du potentiel de puissance du numérique.

Ces limites n’empêchent cependant pas les plaisirs multiformes avec les écrans tactiles (mobiles ou fixes). Les visiteurs se sentent investis d’un pouvoir d’action et nous faisons l’hypothèse que le tactile domine la culture de l’interactivité associée au clic de souris et à la sélection par rubrique, pouvant modifier petit à petit la posture de recherche documentaire, mais aussi impliquer des publics ne disposant pas de culture documentaire. De plus, ces nouvelles postures de consultation des ressources patrimoniales peuvent révéler l'environnement de médiations numériques, qui fait le lien entre les collections, les acteurs du musée et les publics. Une exposition dotée de tels dispositifs, dépassant la diffusion du patrimoine et des connaissances, se présente comme une méta-exposition, qui parle d’elle-même en dévoilant ses réserves et collections, et qui ouvre sur des espaces exogènes.

Les visiteurs apprécient les expérimentations des médiations numériques dans un lieu de culture scientifique, au sein duquel les paradigmes dominants relatifs aux technologies numériques peuvent être mis en débat. Dès lors, les postures de visites observées renvoient indéniablement à la fonction pédagogique et sociale de l’institution muséale.

Les relations entre les institutions muséales et les publics se nouent aussi sur l’Internet. Mais dans le cas de la poursuite du jeu (initié sur la tablette) en ligne, nous avons constaté qu’à distance, le dialogue stimulé dans l’enceinte de l’exposition, ne perdure pas pour les visiteurs, qui devenus internautes souhaitent retrouver tous les objets de la collection sur Internet.

Pour éviter la rupture du dialogue entre musée et publics, il faut tenir compte des relations chargées de sens et d’émotions au moment de la visite. De plus, depuis la sphère privée (ou depuis un poste de travail), le cadre de référence n’est plus le même qu’au musée et l’internaute cherche à protéger son espace de vie, de travail et son temps.

Expérimentations participatives : établir à distance une relation de proximité

Sur l’Internet, les institutions cherchent, tout en maintenant une distance, à établir une proximité avec les publics de la culture attirés par la posture interactive, visant un dépassement de la communication de type émission-réception. Elles les invitent à prendre part aux médiations numériques qui les relient aux contenus et aux activités muséales. Les médiations mettent alors à l’épreuve les missions de diffusion du secteur patrimonial, et, dans une certaine mesure, les missions de conservation et de recherche, via des applications participatives.

Les réseaux de co-conception d’expositions illustrent les actuelles expérimentations4 qui font circuler différentes représentations du musée. Pour engager et faire aboutir ces innovations, les musées s’appuient sur une expérience d’échanges, telle qu’elle se déploie depuis plusieurs années sur le dit Web 2.0. Sa maturité permet d’investir de nouvelles modalités de diffusion culturelle prenant appui sur les applications participatives et contributives.

Or, dans une économie du numérique, le Web 2.0 relève de stratégies marketing, tout en offrant les outils d’une personnalisation de la mise en contact entre institutions et publics, qui, à cette occasion, font preuve de nouveaux usages de services en ligne pour commenter, publier, à propos du fonds et des médiations. Dans la sphère muséale, l’organisation documentaire reliée à la multimédiatisation des données suscite de nouveaux accès aux informations, aux collections et aux connaissances dans le champ des arts et des sciences. Les dispositifs de médiation numérique permettent de consolider l’ambition pédagogique du musée et le rayonnement du patrimoine culturel. L’institution muséale réactualise ainsi la prescription des usages des contenus patrimoniaux.

Cette appropriation ambivalente des technologies participatives et contributives est à l’image du développement hybride de l’Internet comme réseau marchand et comme bien commun public5. Où se situe l’Internet muséal ?

Le secteur muséal rend possibles la personnalisation des accès (galeries personnelles), l’indexation (étiquettes dans le cadre d’un social bookmarking ou folksonomy avec des catégorisations profanes pour guider, de façon alternative, l’interprétation des contenus), le commentaire (blog), les contributions concernant la recherche et la conservation des œuvres. Scénariser des visites virtuelles, proposer des jeux, donner à consulter des podcasts, des dossiers, des bases de données, faire circuler des informations avec des newsletters et des fils RSS, ou sur des sites 2.0 ou réseaux sociaux6, encourager la participation, telles sont les médiations sur l’Internet des musées. Ces derniers poursuivent leur politique de numérisation et de mise en ligne des contenus, tout en considérant la multiplicité des supports.

Ils se prémunissent néanmoins des débordements, en distinguant les légitimités. Les sites institutionnels ou exogènes peuvent alors répondre à un désir d’expressions des amateurs plus ou moins éclairés (sans être obligatoirement des visiteurs de musées). Ce faisant, les professionnels de musées tendent à modifier leurs relations avec des publics élargis, et à poursuivre la diffusion du patrimoine, tout en ayant besoin de structurer leurs données7. Il convient dès lors de rationaliser les interventions des internautes et de créer les conditions d’une régulation de ces dernières fondée sur une sophistication technique et éditoriale des médiations numériques.

 
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