Médiation documentaire et dispositifs info-communicationnels numériques

Approcher l’information numérique au travers des dispositifs qui la mettent en forme et en « médient » l’usage, permet d’envisager l’ensemble des interventions allant de l’information elle-même à la construction des connaissances en passant par la médiation des savoirs. Autrement dit, la médiation documentaire en tant que médiation des savoirs recouvre un processus de mise à disposition, de traitement, d’accès (et donc de recherche) et d’appropriation de l’information dans des « contextes sociaux permettant à des acteurs de s'approprier des connaissances à partir d'échanges d'informations par des procédés cognitifs et techniques trouvant […] un lieu d'appropriation entre l'abondance informationnelle et l'ordre des connaissances »25. Ce processus est particulièrement tangible en ce qui concerne l’information numérique. Cependant, nous avons noté que la virtualité supposée des supports et des traitements ne facilitent pas la compréhension des processus médiateurs qui pourtant ne s’effacent pas. Dans nos recherches précédentes nous avons mené des investigations sur ce champ-là en prenant comme entrée l’analyse de pratiques informationnelles « médiées » et non « médiées » dans deux contextes radicalement différents, l’un concernant l’information scientifique et technique, l’autre l’information professionnelle. Dans les deux cas, il s’agissait majoritairement d’information numérique, ce qui nous a permis d’analyser à la fois les dispositifs info-communicationnels mobilisés, les pratiques des usagers et les processus de médiation documentaire. Ces recherches faisaient suite à d’autres plus centrées sur des dispositifs réels et sur de l’information non numérique traditionnellement médiée par des professionnels de l’information. L’ensemble nous autorise aujourd’hui à une analyse comparative pour mieux comprendre la médiation documentaire au sein de dispositifs info-communicationnels numériques.

Approches des dispositifs info-communicationnels numériques

Nous avons ainsi pu mettre en avant, d’une part, que l’accès de plus en plus direct à l’information numérique accentuait un usage singulier et individuel de l’information qui nécessite des médiations documentaires ciblées. Or les professionnels de l’information ont tendance à envisager un traitement et une diffusion de l’information globale vers des besoins collectifs supposés des usagers. Les dispositifs permettant d’organiser l’information numérique manquent de médiation documentaire, ce qui implique une évaluation a posteriori de l’information accrue, accentuée par l’illusion d’une mise à disposition totale.

Sur une recherche menée auprès d’enseignants-chercheurs et des professionnels de l’information d’une communauté scientifique, nous avons noté que l’information scientifique numérique entraîne des spécificités d’usages, du côté des chercheurs et des spécificités de traitement du côté des professionnels de l’information, lesquelles s’organisent au sein de dispositifs mêlant objets techniques et interventions humaines.

Nous avons pu identifier quatre phases dans les pratiques informationnelles des chercheurs : la veille, la recherche, le traitement et la diffusion de l’information. Ces phases répondent à des besoins précis et s’organisent de manière structurée dans le temps et dans l’espace personnel. Au contraire de ces pratiques informationnelles plutôt individuelles, les professionnels de l’information développent eux des pratiques collectives organisées en trois phases : la collecte, le traitement, la diffusion de l’information. Mais là où les chercheurs travaillent à partir de besoins très précis, les professionnels de l’information se trouvent confrontés eux à des besoins et des niveaux de spécificités très différenciés qui entraînent des pratiques globalisantes. On note ainsi un écart important entre les usages individuels qui tendent vers une appropriation maximale de l’information et les pratiques qui ne cherchent à privilégier qu’un accès généralisé. Dans cette optique, l’information numérique permet aux chercheurs de court-circuiter davantage les « passages obligés » des dispositifs construits pour eux. Les chercheurs développent leur propre système d’information mais, par manque de compétences informationnelles et de disponibilité, simplifient leurs pratiques. L’arrivée du numérique semble ici renforcer la dichotomie information générale/information spécialisée, obligeant à des spécialisations et des fractionnements qui remettent en cause la médiation documentaire globale généralement proposée.

Traiter et organiser l'information numérique : un pari virtuel ?

D’autre part, nous avons aussi noté que les pratiques informationnelles non médiées restent très intuitives, de même les dispositifs info-communicationnels organisant l’information numérique ne permettent pas toujours un usage ciblé et efficace de par les médiations documentaires qui incombent à des profanes, ces deux aspects limitent ainsi l’efficacité d’un partage des savoirs pourtant nécessaire, voire essentiel à l’activité qu’elle soit professionnelle ou scientifique.

Nous pouvons prendre comme deuxième exemple la recherche que nous avons menée visant à comprendre les pratiques informationnelles intuitives d'acteurs engagés dans des communautés professionnelles spécifiques. Il s'agissait d'interroger la place de l'information dans la circulation et le partage des savoirs, au travers du repérage des pratiques informationnelles des agriculteurs biologiques. Cette communauté professionnelle a été approchée en particulier car les savoirs y sont émergents et en forte circulation. La place de l’information professionnelle dans ce type d’activité est donc primordiale alors même qu’elle est très peu organisée dans le sens traitée et diffusée par des voies maîtrisées. Les recherches d’informations non médiées dans cette communauté professionnelle tendent à se structurer au travers de procédures (sources, repérage de la qualité, recours aux experts) même si le tâtonnement y a toute sa place et s’accompagne d’un traitement intuitif (prise de notes, classement). La diffusion, elle, semble plus organisée, que ce soit dans les canaux (oral, écrit) ou dans les liens entre cercles de partenaires. Si les pratiques informationnelles sont donc très présentes dans ces communautés d’intérêts émergents, elles sont pour une part intuitives mais des stratégies précises se développent et concourent à construire des connaissances et un savoir collectif. Les acteurs expriment des besoins et des manques notamment en ce qui concerne la mise en visibilité de l'activité professionnelle, le partage et la diffusion de l'information. Ils signalent par exemple l’absence de relais informationnels et de moyens pour récolter et transmettre l’information. Par ailleurs, lorsque l’activité professionnelle ne s’appuie pas sur des savoirs de référence établis, accessibles, cela nécessite un usage accru de l’information pour passer de pratiques basées sur des intérêts émergents à des pratiques étayées qui demandent également de pouvoir diffuser l’information inhérente à cette activité. Ainsi les pratiques informationnelles intuitives non médiées présentent des limites du point de vue des usagers eux-mêmes qui pointent la nécessité de processus de médiation documentaire au travers de dispositifs et de traitement de l’information.

Vers une médiation documentaire appuyée sur les dispositifs numériques ?

Au vu de ces exemples d’investigations et de l’approche théorique de la médiation documentaire que nous proposons, on peut avancer l’idée d’une spécificité de la médiation documentaire au sein de dispositifs info-communicationnels numériques qui paraît d’autant plus nécessaire à cerner que la « disponibilité » supposée de l’information numérique s’accompagne de forts besoins de médiations et de dispositifs. Autrement dit, l’accessibilité ne signifie pas le renoncement à une certaine forme de médiation documentaire.

Il s’agirait alors de repenser la médiation documentaire en lien avec les dispositifs info-communicationnels numériques. Cela passe, d’une part, par un traitement de l’information adapté aux formes numériques, or nous l’avons montré par ailleurs, les professionnels de l’information ont tendance à privilégier le traitement de l’information lorsque celle-ci est inscrite sur un support physique traditionnel26. Lorsque le traitement de l’information est réalisé par les usagers eux-mêmes, il paraît nécessaire de le compléter par des dispositifs médiateurs permettant de parachever efficacement ce premier niveau d’appréhension de l’information. D’autre part, il s’agit aussi de mieux prendre en compte les dispositifs dans leur complexité car « une médiation documentaire est aussi dépendante des contraintes du dispositif »27.

C’est donc au dialogue entre la question de la médiation et la complexité des dispositifs que nous convient les formes numériques de l’information. En effet, un dispositif info-communicationnel nécessite la mise en place de processus de médiation documentaire qui donne à voir les savoirs, en permet le partage et favorise ainsi la construction de connaissances. Autrement dit, « un dispositif info-communicationnel propose, via une forme d’énonciation, un lieu de structuration des connaissances, de réception et d’appréhension de l’information »28. La mise en place de processus de médiation documentaire passe donc par le traitement et la mise à disposition de l’information. Mais « les nouveaux processus de médiation doivent, en s’appuyant sur la complexité croissante des dispositifs, prendre en compte l’activation du sens par le récepteur […], pour lui permettre d’appréhender et s’approprier l’information afin de construire des connaissances signifiantes pour lui »29.

Notes
1.
Alex Mucchielli, Les mécanismes de la médiation dans les groupes et les organisations, in Denis Benoît (dir.), Introduction aux sciences de l’information et de la communication, Paris, Éditions d’organisation, 1995, pp. 83-93.
2.
Yves Jeanneret, Usages de l'usage, figures de la médiatisation, Communication et langages, n°151, 2007, pp. 3-19.
3.
UNESCOPRESSE, Comment préserver l'information numérique ? Feature n°2002-10. [En ligne] < http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=4805&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html >.
4.
Bernard Charlot (dir.), Les jeunes et le savoir : perspectives internationales, Éditions Anthropos, 2001, 168 p.
5.
Gérard Losfeld, Sciences de l’information VS sciences de la communication : éléments pour un dialogue épistémologique, in Actes du congrès INFORCOM 90, Société française des sciences de l’information et de la communication, 24-26 mai 1990 ; La Baume-les-Aix. La recherche en information-communication : l’avenir. Aix-en-Provence, université de Provence, 1990, pp. 161-166.
6.
Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1975, 275 p.
7.
Jean Meyriat, De la science de l’information aux métiers de l’information, Schéma et schématisation, n° 19, 1983, p. 65-74.
8.
Cécile Payeur, Manuel Zacklad, Dispositifs d’articulation entre espaces physique et virtuel pour accéder à l’offre de presse, Étude de communication, n°30, 2007, p. 39-51.
9.
Isabelle Fabre, Cécile Gardiès, Les archives ouvertes : de nouvelles pratiques informationnelles pour les enseignants-chercheurs ? In Actes du Colloque international Édition et publication scientifiques en sciences humaines et sociales : formes et enjeux (17-19 mars 2010, université d'Avignon), sous la direction de Yves Jeanneret. Avignon, université d'Avignon et des Pays du Vaucluse, 2010, pp. 81-93.
10.
Isabelle Fabre, Cécile Gardiès, op. cit.
11.
Caroline Courbières, L’analyse documentaire, in Cécile Gardiès (dir.), Approche de l’information-documentation : concepts fondateurs. Toulouse, Éditions Cépadues, 2011.
12.
Caroline Courbières, op. cit.
13.
Isabelle Fabre, Cécile Gardiès, L’accès à l’information scientifique numérique : organisation des savoirs et enjeu de pouvoir dans une communauté scientifique, Sciences de la société, octobre 2008, n° 75, p. 84-99.
14.
Caroline Courbières, op. cit.
15.
Caroline Courbières, op. cit.
16.
Hugues Peeters, Philippe Charlier, Contributions à une théorie du dispositif, Hermès, n° 25, 1999, p. 15-23.
17.
André Berten, Dispositif, médiation, créativité : petite généalogie, Hermès, n° 25, 1999, p. 33-48.
18.
Philippe Hert, Internet comme dispositif hétérotopique, Hermès, n° 25, 1999, pp. 93-110.
19.
Viviane Couzinet, Questions des dispositifs info-communicationnels, in Cécile Gardiès (dir.), Approche de l’information documentation : concepts fondateurs. Toulouse, Éditions Cépadues, 2011, pp. 117-130.
20.
André Berten, op. cit.
21.
Viviane Couzinet, op. cit.
22.
Viviane Couzinet, op. cit.
23.
Serge Agostinelli, Comment penser la médiation inscrite dans les outils et leurs dispositifs ? Une approche par le système artefactuel, Distances et savoirs, vol. 7, n°3/2009, p. 355-376.
24.
Xavier Sense, Études de communication, n°30, 2007, pp. 99-114.
25.
Cécile Gardiès, Isabelle Fabre, Michel Dumas, Place de l’information professionnelle dans la construction de savoirs émergents : le cas des agriculteurs biologiques. In 8e Colloque international de l’ISKO-France : Stabilité et dynamisme dans l’organisation des connaissances. Lille 27-28 juin 2011, à l’université Charles-De-Gaulle Lille 3. (À paraître dans Hermès).
26.
Cécile Gardiès, Patrick Fraysse, Caroline Courbières, Distance et immédiateté : incidences du document numérique sur le traitement de l’information, Étude de communication, n°30, 2007, pp. 71-81.
27.
Gérard Régimbeau, Médiation, in Cécile Gardiès (dir.), Approche de l’information-documentation : concepts fondateurs. Toulouse, Éditions Cépadues, 2011, pp. 75-115.
28.
Isabelle Fabre, Cécile Gardiès, La médiation documentaire, in Vincent Liquète (coord.), Médiations, Paris, Hermès ; CNRS Éditions, 2010, (Les Essentiels d’Hermès), p. 121-132.
29.
Isabelle Fabre, Cécile Gardiès, La médiation documentaire. op. cit.

 

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