La médiation documentaire et l’information numérique

Si la médiation documentaire peut être considérée comme une médiation des savoirs, elle met en jeu prioritairement de l’information dans des processus de construction de connaissances et ce, grâce à des dispositifs sociaux, techniques et humains. Autrement dit, réfléchir à la médiation documentaire c’est aussi réfléchir à la place de l’information dans son rapport à la connaissance individuelle et aux savoirs historiquement et socialement constitués.

Même s’il existe plusieurs manières de définir l’information au sein même des sciences de l’information et de la communication, pour notre part et nous situant dans la branche spécifique des SIC qu’est l’information-documentation, nous considérons que l’information n’est pas une donnée pré-construite ni une ressource transmise par un canal, elle est une connaissance construite et circulante dans des processus de communication, elle est utile, plus ou moins spécialisée et plus ou moins durable. Elle est inscrite sur un support, le document, ce qui lui permet d’être véhiculée en s’affranchissant du temps et de l’espace, elle est activée à réception, c’est-à-dire lorsqu’un usager la reçoit et se l’approprie en vue d’agir, de prendre une décision ou de l’assimiler à ses connaissances antérieures, il augmente ainsi son propre stock de connaissances. La connaissance est propre à l’individu, elle se construit à partir de l’information et se transmet par l’information. Le savoir est la somme des connaissances socialement reconnues, il constitue un tout objectivé. Gérard Losfeld souligne l’importance de l’individualisation de la connaissance, puisque « toute connaissance ne peut que prendre appui sur ce qui a été fait ou dit auparavant, qu’on l’intègre ou qu’on le rejette […] toute connaissance, par le fait même qu’elle prend appui sur la prise en compte de « documents » antérieurs, leur lecture et leur exploitation, est individualisée »5. La connaissance revêt donc un caractère personnel et subjectif, alors que comme le définit Michel Foucault, le savoir est « cet ensemble d’éléments, formés de manière régulière par une pratique discursive et qui sont indispensables à la constitution d’une science »6.

Si nous situons la définition de la médiation documentaire en considérant effectivement que l’information se différencie de la connaissance et du savoir, comment peut-on définir l’information numérique ? Se différencie-t-elle radicalement des formes plus classiques de l’information et en quoi ?

Approches de l'information numérique

L’information est indissociable de son support document. Dans sa forme numérique, il est courant de dire que son support change. Pourtant, depuis Paul Otlet et Suzanne Briet avec la notion d’extensivité du document et surtout depuis Jean Meyriat, nous admettons que tout objet peut détenir une information à partir du moment où elle est utile à quelqu’un qui va l’activer dans un processus d’usage. Dans le cas d’une information numérique, il s’agit toujours « d’une connaissance communiquée ou communicable »7, elle est simplement inscrite de manière différente sur un support, par rapport à la manière traditionnelle la plus répandue comme par exemple le livre. La forme numérique n’implique pas une dématérialité puisqu’un certain nombre de signes continue à représenter l’information. Son support n’est lui aussi pas dématérialisé puisque nous avons des artefacts techniques (l’ordinateur, les mémoires, les réseaux) qu’il est possible d’identifier. C’est cependant cette matérialité, que certains auteurs qualifient de « cachée » en parlant d’une « dissimulation de sa matérialité »8, dans sa fonction support de l’information numérique qui paraît brouiller la perception que nous avons de cette information. Ne s’agit-il pas plutôt de repenser nos manières de mettre à disposition ce type ou plutôt cette forme d’information, d’y accéder, de l’évaluer ? En effet, si l’information est une connaissance mise en forme pour être transmise ou bien en voie d’appropriation, on peut avancer l’idée que l’information numérique prend juste une forme particulière dans sa configuration ou son appropriation et c’est donc à ce niveau-là que peut se porter le regard pour analyser les particularités qu’elle peut revêtir. Autrement dit, l’information dans sa forme numérique nous invite à réinterroger les processus de médiation documentaire en voie de reconfiguration. Celle-ci en tant que médiation des savoirs se décline notamment au travers du traitement de l’information que ce soit via des dispositifs médiateurs humains ou techniques.

Accès et organisation de l'information numérique : un paradoxe ?

Si les voies d’accès et de mise à disposition de l’information en se modifiant (forme numérique) bousculent les pratiques, celles des usagers mais aussi celle des énonciateurs d’information et par voie de conséquence celle des médiateurs de l’information, qu’est-ce qui change concrètement ? D’une part, on peut dire que la mise à disposition de l’information emprunte désormais des voies plus directes qui ne bénéficient pas de contrôle a priori. Mais il s’agit d’une affirmation qui n’est pas généralisable à tous types d’informations. Si nous prenons l’exemple de l’information scientifique et technique (IST) que l’on peut définir comme une information spécialisée « composante de la culture savante, [qui] se caractérise à la fois par son accessibilité, sa reproductibilité mais aussi par la nécessité d’utilisation d’un intermédiaire (sous forme de dispositif technique) qui implique que cette information, pour être durable et utilisable, requiert souvent un transfert, une action dont va dépendre l’usage »9, celle-ci bénéficie, avant sa diffusion, d’une construction par des chercheurs, d’une validation codifiée par des pairs avant d’être diffusée. Si l’information scientifique et technique est numérique, nous pensons qu’elle bénéficie des mêmes traitements intermédiaires de construction et de validation qui permettent de la qualifier ainsi. Sa version numérique ne vient donc pas ici modifier sa mise à disposition. Cet aspect ne présume pas entièrement des traitements documentaires de l’information, dans le cas de l’information numérique il peut s’agir par exemple des métadonnées, mais les techniques de traitement peuvent varier en fonction des producteurs qui se différencient des professionnels de l’information traditionnellement médiateurs de cette information, et donc de leur niveau de maîtrise et de l’utilisation plus ou moins avancée des langages. Les accès peuvent donc être modifiés avec la forme numérique, mais la mise à disposition directe implique souvent que les traitements traditionnels facilitant l’appréhension de l’information ne sont pas toujours effectués car « même si l’article scientifique a été validé, car accepté par un éditeur […], sa forme au sein d’une archive ouverte offre une validation qui reste virtuelle puisque seules les métadonnées en constituent la trace matérielle »10. En effet, une information scientifique numérique peut être accessible sans traitement spécifique ou de manière parcellaire, par exemple sur les sites des éditeurs. Quels sont donc les traitements de l’information numérique qui existent et sont-ils spécifiques ? En quoi modifient-ils ou non les usages ?

La médiation documentaire de l'information numérique : des traitements particuliers ?

Le traitement documentaire classique de l’information « consiste à identifier le contenu informationnel du document primaire afin de faciliter son repérage et d'optimiser son exploitation »11. Dans le cas de l’information numérique, un certain nombre de traitements, comme la création des métadonnées ou l’indexation avec ou sans langage contrôlé, incombent directement au producteur d’information alors que pour l’information non numérique ces traitements sont généralement effectués par des professionnels de l’information et s’appuient sur des langages documentaires. C’est ainsi qu’un certain nombre d’outils « profanes » sont construits en parallèle des outils traditionnels d’analyse documentaire (folksonomies vs thesaurus…). En effet, « l'utilisation croissante de l'Internet dans les pratiques documentaires a généré de nouveaux outils destinés à structurer et indexer les ressources informationnelles. Ces outils, dont certains s'inscrivent désormais dans le cadre d'une collaboration entre les différents acteurs du Web 2, ont pour objectifs multiples de structurer, classer, présenter et/ou représenter les ressources numériques et leur contenu informationnel. Ils bénéficient des progrès techniques du domaine informatique et partagent certaines caractéristiques avec les langages documentaires traditionnels »12. Si nous poursuivons sur l’exemple de l’IST, nous avons relevé dans des recherches précédentes13 que ce traitement documentaire incombe aux chercheurs eux-mêmes et que cela ne va pas sans poser problème puisque « ces nouveaux usages présentent, pour certains, l'avantage de concrétiser une idée de partage des connaissances voire d'intelligence collective ; mais ils viennent surtout révéler leur extrême limite dans leur principe même d'indexation sauvage »14. Or c’est bien le traitement de l’information qui facilite les accès en assurant une mise en mémoire codifiée. Autrement dit, le traitement de l’information constitue une forme de médiation de l’information au sens de « code commun entre le professionnel et l'usager d'un système d'information ; ce code sert, d'une part, à représenter le contenu informationnel des documents et permet, d'autre part, à y accéder »15.

En ce sens, la médiation documentaire est bien une médiation des savoirs puisque, par exemple, dans le cas de l’IST il s’agit de permettre l’accès à des savoirs constitués (les sciences) au travers d’informations (connaissances des chercheurs). On peut alors s’interroger sur la particularité des dispositifs qui permettent la mise en œuvre de ces médiations documentaires.

 
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